Elle domine la place et donne son nom à tout un quartier populaire, et pourtant, peu d’habitants connaissent vraiment son histoire. Son intérêt tient sans doute moins à un répertoire de formes qu’à un chantier rocambolesque, semé de rebondissements, qui a donné naissance à l’une des premières églises presque entièrement construites en ciment moulé.

Une église d’un faubourg ouvrier
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la plaine de Montrigaud est gagnée par l’industrie et les familles ouvrières s’y établissent : près de 4 000 habitants en 1865. Les catholiques dépendent alors de la paroisse Saint-Joseph, et l’évêque obtient la création d’une paroisse distincte. À la suite d’une enquête publique, une pétition réclame une église pour une population « en majeure partie ouvrière, pauvre, flottante », qui « a besoin plus que toute autre d’un centre religieux ». Disons-le clairement : l’église est conçue dès l’origine comme un instrument d’encadrement social autant que comme un lieu de culte.
La municipalité juge pourtant le projet coûteux. Un don de 100 000 francs consenti par les Chartreux en octobre 1868 débloque l’affaire et vaudra à l’église sa dédicace, avant de donner son nom à la place et au quartier. Le 19 juin 1869, la ville lance un concours public doté d’une enveloppe de 300 000 francs. Les concurrents doivent composer à partir de deux avant-projets dressés par l’architecte départemental Hector Riondel, visiblement inspirés de la cathédrale de Gap.

La ville cherche un plan qu’elle entend faire exécuter par un architecte local. Eugène Péronnet est idéalement placé : parent du maire Vendre, qui vient de lui commander le cahier des charges du concours, il est aussi lié au milieu des cimentiers grenoblois. C’est lui qui organise en août la diffusion du programme, adressé aux confrères comme à une trentaine de journaux, de Grenoble à Paris, Lyon et Rome. Soixante-sept projets sont enregistrés avant la fin de l’année.
Un lauréat prestigieux, aussitôt écarté
Le premier prix revient à Anatole de Baudot. Élève de Labrouste puis de Viollet-le-Duc, il est l’héritier du courant rationaliste, pour lequel la forme d’un édifice doit découler de sa structure, de ses matériaux et de son usage et non d’un décor plaqué qui les déguise. Il vient de publier un recueil de plans d’églises de bourgs et de villages où puisent nombre d’architectes. Son projet grenoblois relève de sa première manière, d’un parti parfois qualifié de romano-gothique : partant du plan en croix latine à trois nefs de l’avant-projet, Baudot dessine une façade tripartite surmontée d’une rose et d’un clocher-porche à flèche élancée ; les portails s’élargissent en baies triples, la nef centrale reçoit de grandes baies circulaires à six lobes sous une frise de petits arcs, et le chevet circulaire s’approfondit.

Mais ce projet ne sera jamais construit. Trois ordres de perturbation s’enchaînent : le contexte politique, les conflits entre architectes et entrepreneurs, l’économie du chantier.
Le dossier est d’abord mis en sommeil par la chute de l’Empire, la guerre, les insurrections communalistes du printemps 1871. Grenoble traverse plusieurs années agitées où les exécutifs municipaux se succèdent. Quand le dossier rouvre en 1873, le projet de Baudot est jugé trop coûteux, malgré les garanties de l’architecte. La ville se reporte sur le troisième prix, celui du Parisien Alphonse Durand, plus dépouillé.
Durand se met à la disposition de la ville et découvre que les travaux semblent déjà attribués à Péronnet. En novembre 1873, un rapport du Conseil général des bâtiments civils salue dans le projet Durand un « caractère de simplicité et de fermeté », mais en critique l’ornement. Péronnet et l’entrepreneur Serpolet proposent de recourir au ciment moulé, au moins pour le soubassement ; la commission proteste, jugeant « infiniment regrettables » ces pierres artificielles pour un édifice de cet ordre. Retenons ce détail : le ciment n’est pas un accident tardif, il est dans le jeu dès avant le premier coup de pioche, porté par un architecte lié aux cimentiers. Péronnet réécrit le devis : il supprime les bandeaux et quatre pinacles, mais élargit la nef, agrandit les fenêtres, renforce les contreforts.

Un chantier rocambolesque
Les travaux débutent en mai 1874. Le marché revient à Joseph Serpolet, mouleur en ciment, qui a consenti 17,5 % de rabais. Il bâtit les fondations et le soubassement en pierre, comme le voulait l’usage, qui la réservait « infailliblement » aux soubassements, même dans les constructions en ciment moulé. Mais dès janvier 1875, le soubassement à peine achevé, il ne peut plus payer ses ouvriers et demande la résiliation du contrat. Péronnet l’accuse de son « absence constante du chantier » ; Serpolet répond que l’architecte n’a cessé de modifier les plans sans jamais compenser l’augmentation des coûts. L’arbitrage, confié à une commission indépendante, donne raison à l’entrepreneur et n’épargne pas l’architecte : les experts lui imputent « une grande responsabilité morale, celle d’avoir apporté à une œuvre conçue avec sagesse et gravité un certain trouble qui nuit à l’ensemble du monument, sans que le surplus d’ornementation qui a été introduit lui soit en rien profitable ».
Le chantier échoit finalement à l’architecte Alfred Berruyer, chargé d’achever l’église. Il hérite d’un chantier à l’arrêt, de comptes qui ont dérivé et de l’obligation d’aller vite. C’est lui qui somme le nouvel entrepreneur, les frères Rayneri, d’aller au plus simple : construire en ciment moulé.

Une église en ciment moulé
Le ciment moulé, jusque-là cantonné aux angles des murs et aux encadrements, compose ici les murs entiers et la façade. Il s’agit d’un cas unique en Isère, souligne l’historien Cédric Avenier. Rayneri adopte la méthode industrielle des cimentiers Thorrand de Voreppe : ciment prompt naturel et ciment lent artificiel mêlés autour d’un noyau de déchets de carrière. Il achète ses moules en fonte sur catalogue : un modèle strié, un modèle quadrillé, posés en alternance donnant l’impression que les murs alternent par des assises claires et sombres.
Tout n’est pourtant pas moulé : outre le soubassement de pierre laissé par Serpolet, les quatre chapiteaux du portail, ornés chacun d’un Évangéliste, ont été sculptés à la main par Henri Ding en 1877. C’est une exception notable dans un chantier où l’ornement sortait des moules et où, note Avenier, « les sculpteurs restaient en peine ». Quant à la flèche, elle n’est pas en ciment : Péronnet la voulait telle, mais le clocher s’enfonçait sous le poids. Berruyer la fit en charpente de bois couverte d’ardoises. Le maire Édouard Rey le dira sans détour lors de l’inauguration : c’est « au moment de la mise à exécution de l’œuvre que l’on a reconnu la nécessité, par mesure d’économie, de construire cet édifice en pierres factices de béton et de ciment ».

Un symbole dans le paysage
Depuis 1881, Saint-Bruno marque le quartier de sa silhouette. De loin, on ne voit qu’elle : un clocher unique planté en façade, culminant à 67 mètres (le plus haut édifice de Grenoble avant la contruction de la Tour Perret). C’était le but : le clocher devait se voir depuis les usines. Mais à mesure qu’on approche par la place, quelque chose cloche. Le corps de l’église disparaît derrière la tour, qui absorbe toute la façade. Privé des pinacles et des bandeaux qui devaient articuler sa façade, la tour jaillit hors d’échelle. De nombreux éléments ont été rogné au cours de la construction de l’église, et le déséquilibre que ressentent confusément bien des passants n’est pas une faute de goût des architectes mais la trace des économies du chantier.
À l’intérieur, dans le chœur, deux grands tableaux du peintre dauphinois Jules Flandrin représenteront, des années plus tard, des scènes de la vie de saint Bruno, fondateur de la Grande Chartreuse en 1084. Au fil des décennies, la paroisse deviendra un bastion du catholicisme social grenoblois, avec six congrégations et une soixantaine d’œuvres coordonnées par la Ruche populaire.

Le style de Saint Bruno
Les catégories un peu datées de l’histoire de l’architecture ne nous permettent pas de dire ce qui compte ici. Peut être même qu’elles nous empêchent de voir les principales qualités de cette architecture. Les décisions prisent au cours du chantier ne relève pas d’un style et toutes sont pourtant visibles quand on regarde l’édifice.
On peut dire que son style est « éclectique », mais ce serait utiliser un concept fourre-tout. En réalité, le programme de Saint-Bruno n’a jamais imposé de style. L’église est le produit d’un lauréat prestigieux écarté, d’un architecte local proche des milieux cimentiers, de conflits avec les entrepreneurs et d’une économie de chantier sous contrainte. L’hybridité de Saint-Bruno est un condensé des rapports de force dans le milieu de la construction grenoblois entre 1865 et 1881.
Faut-il pour autant renoncer à la notion de style ? Non, mais il faut la redéfinir, comme y invitent les travaux récents sur l’architecture du XIXe siècle. L’historien Martin Bressani propose de retrouver le sens qu’avait le mot dans la rhétorique classique : le stilus désignait d’abord l’instrument, puis la manière de s’en servir. Le style n’est pas un répertoire de formes, c’est une manière de faire. À ce compte, le style de Saint-Bruno n’est pas dans la forme de ses arcs, mais dans sa matérialité en ciment moulé.
L’avenir de l’église Saint-Bruno
Beaucoup d’habitants ne trouvent pas cette église particulièrement belle. Elle ne correspond pas aux goûts que l’on cultive actuellement en visitant les églises. Un édifice bâti par défaut, dans un matériau de substitution, par des architectes qui se corrigeaient les uns les autres, n’avait guère de chances de devenir un chef-d’œuvre sinon aux yeux des rares adeptes de l’architecture en ciment moulé.

Mais c’est précisément pour cela que nous pouvons la regarder autrement. Saint-Bruno est aujourd’hui peu fréquentée : effet d’une société sécularisée et du désintérêt pour le patrimoine des faubourgs ouvriers. Savoir ce qu’elle est vraiment, non pas un pastiche raté du Moyen Âge mais un manifeste involontaire de l’architecture en ciment est la condition pour réfléchir à son avenir, dans le contexte de requalification de la place Saint Bruno. Car on conserve mal ce qu’on ne comprend pas et l’on débat encore plus mal de ce qu’on oublie de regarder.
Bibliographie
AVENIER C., « De la raison en architecture : projets et chantiers des églises Saint-Bruno de Voiron et de Grenoble au XIXe siècle », Livraisons d’histoire de l’architecture, n° 11, 2006, p. 97-118.
AVENIER C., Ciments d’églises, semences de chrétiens. Constructions religieuses et industrie cimentière en Isère, thèse de doctorat, Université Grenoble II Pierre Mendès France, 2004.
AVENIER C., Les ciments de l’Isère : deux siècles d’innovation, Veurey, Le Dauphiné Libéré, 2010.
CAYOL-GERIN A., GUICHARD C. et RIBOREAU B., L’or gris du grand Grenoble, Lyon, Patrimoine rhônalpin, 1994.
BOURGEOIS R., CORPORON S. et de TAILLANDIER V., Promenades dans Grenoble, Grenoble, PUG, 2004.
FOUCART B. et HAMON F. (dir.), L’Architecture religieuse au XIXe siècle. Entre éclectisme et rationalisme, Paris, PUPS, 2006.



